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Axes de recherche

DEVELOPPEMENT D'UN PROGRAMME DE RECHERCHE: LE 'NATURALISME SOCIAL'

I. Contexte

Un présupposé implicite largement répandu en sciences sociales est que les individus ne sont pas dotés d'une socialité originelle ; au contraire, ils seraient avant tout mus par des intérêts et des désirs égoïstes et divergents. Dans cette optique, la question du lien social devient une authentique énigme : comment une unité sociale, une société pourrait-elle bien croître et perdurer sur un tel substrat ? Il incomberait en fait aux institutions de transformer les individus en être sociaux, par le biais de la contrainte publique et du processus de socialisation. La socialité humaine serait ainsi contre-nature, et le lien social un artefact toujours menacé par les appétits des instincts individuels. Or, ce présupposé anthropologique et la conception du social qui en découle sont clairement remis en question par les résultats des recherches empiriques menées en sciences cognitives et en biologie. En effet, il apparaît à la lumière de ces recherches que l'être humain est bel et bien une espèce naturellement sociale : doté d'un « cerveau social » (Brothers, 2002 ; Dunbar, 2009 ; Humphrey, 1976), de mécanismes cognitifs automatiques et « pré-câblés » spécialisés dans la détection et le traitement d'informations sociales (Hirschfeld, 2001 ; Kaufmann & Clément, 2003, 2007a, 2007b ; Mascaro & Csibra, 2012) et de comportements, pour certains spontanés et non-conscients, comme le mimétisme (mimicry), qui le font entrer en résonance avec ses semblables (Chartrand & van Baaren, 2009), l'être humain, nécessairement disposé et incliné à la vie en société, n'a donc pas à y être contraint (Kaufmann & Cordonier, 2011).

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Prendre acte de ces connaissances scientifiques sur l'humain permet d'aborder des objets classiques de la sociologie et de l'anthropologie sous un jour nouveau - tel est le pari des approches naturalistes en sciences sociales. Par exemple, on peut adresser la question de l'impact qu'ont les « pentes cognitives naturelles » (Kaufmann & Cordonier, 2012) de l'être humain sur l'émergence, la diffusion et le contenu des représentations sociales et culturelles (e.g., Sperber & Hirschfeld, 2004). On peut également interroger le rôle que jouent les capacités cognitives humaines dans le processus de socialisation ou de transmission culturelle (e.g., Tomasello, 2009), ou encore les conséquences qu'elles ont sur la forme que prennent les institutions sociales (e.g., Boyer & Petersen, 2011) ou certaines pratiques culturelles (e.g., Astuti, 2007).

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Pourtant, les approches dites « naturalistes » en sciences sociales sont vivement critiquées par de nombreux sociologues et anthropologues, et les débats qu'elles suscitent au sein du champ prennent souvent une tournure passionnée, si ce n'est polémique . On leur reproche le plus souvent d'être des approches « réductionnistes », ou de « naturaliser » des ordres sociaux potentiellement inégalitaires et, partant, de légitimer toutes sortes d'inégalités et de violences sociales - puisque ces dernières seraient inévitables, voire désirables, car « naturelles ». Autrement dit, adopter une position naturaliste en sciences sociales reviendrait à réduire la complexité des comportements sociaux humains à des déterminants biologiques de bas niveau (génétiques, hormonaux, neuronaux), ou à adhérer à une forme ou une autre de darwinisme social. De fait, de telles dérives existent, puisqu'il n'est pas rare de lire (le plus souvent dans des médias orientés vers le grand public, mais également dans des revues scientifiques) que l'on aurait découvert « le gène de » l'homosexualité, du suicide, de la violence,... ou « l'hormone de » l'amour, de la confiance, de la socialité,... De même, certaines recherches conduites sur fond de théorie de l'évolution mal comprise ou utilisée à mauvais escient prétendent « expliquer » des comportements comme le viol d'une façon telle qu'il est aisé d'en dériver une forme de légitimation (voir, p. ex., Thornhill & Palmer (2000) ; pour une critique des thèses qui y sont exposées concernant la valeur adaptative supposée du viol, voir De Waal (2002)). De telles dérives, aussi dangereuses politiquement qu'insatisfaisantes scientifiquement, sont en réalité incompatibles avec le naturalisme social que je cherche à développer dans ma thèse de doctorat, et dont je vais esquisser ici les grandes lignes.

II. Le Naturalisme Social

Dans La Fin de l'exception humaine, le philosophe Jean-Marie Schaeffer exprime dans les termes suivants sa surprise quant au peu d'intérêt que portent les chercheurs en sciences sociales aux connaissances produites sur l'humain par les sciences naturelles :
« Comment se fait-il que les avancées importantes dans la connaissance de l'être humain apportées par la biologie, la neurologie, l'éthologie ou la psychologie, n'ont pas été saluées par tous les chercheurs en sciences sociales ni par tous les philosophes et par tous les chercheurs dans le champ des faits de culture [...] comme rendant envisageable le développement d'un modèle intégré de l'étude de l'humain ? » (Schaeffer, 2007: 15)
Le naturalisme social a pour ambition de participer au développement d'un tel « modèle intégré de l'étude de l'humain ». Son objectif n'est pas de réduire la complexité des comportement sociaux humains à des déterminants biologiques, neurologiques ou psychologiques de bas niveau, mais de prendre en compte les résultats des sciences de la nature humaine dans l'élaboration des théories sociologiques ou anthropologiques, et de s'assurer de la compatibilité des explications de phénomènes sociaux que ces disciplines proposent avec ce que les sciences naturelles nous apprennent sur le fonctionnement de l'être humain. Plus concrètement, il s'agit en particulier de s'intéresser aux capacités motrices, attentionnelles, mimétiques, communicationnelles, réflexives, inférentielles, etc. qui permettent aux êtres humains de « faire société ». Ainsi, les sciences cognitives ont beaucoup à apporter à une sociologie qui chercherait à fonder ses théories et ses explications sur une conception réaliste, scientifiquement élaborée et empiriquement étayée de l'être humain, plutôt que de recourir à des modèles d'individu fictionnels et a priori.

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Dans cette optique, la psychologie du développement peut être particulièrement riche d'enseignements. En effet, c'est au cours de leur ontogenèse que les enfants développent et affinent les capacités cognitives nécessaires à la socialité : étudier les capacités cognitives en question tandis qu'elles se mettent en place permet de mieux en saisir le fonctionnement et l'importance. En d'autres termes, l'étude fine des capacités sociales permet de mieux préciser le processus de socialisation, qui est généralement posé comme un point de départ de l'analyse sociologique plutôt que comme un sujet d'investigation proprement dit.

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Pourtant, des sociologues comme Albert Ogien (2011) s'inquiètent des visées « hégémoniques » qu'auraient les sciences de la nature sur des domaines qu'ils considèrent propres aux sciences sociales. De leur point de vue, en jetant des ponts entre les sciences de la nature et les sciences sociales, le naturalisme social que je contribue à élaborer faciliterait le phagocytage des secondes par les premières. Pour l'éviter, il s'agirait au contraire d'ériger des barrières infranchissables entre l'ordre du naturel et celui du social et du culturel (Quéré, 2011 ; Ogien, 2011). Mais d'autres sociologues doutent tant de la possibilité et de la pertinence scientifique d'une telle séparation, que de l'efficacité de la stratégie consistant à se barricader derrière un dualisme éculé (Schaeffer, 2007) afin de se prémunir des savoirs et des méthodes issus des sciences de la nature. Ainsi, Dominique Guillo (2012: §48) affirme qu'en « [...] se désintéressant des sciences de la vie et en désertant cette zone [celle des « objets » pouvant intéresser tant les sciences sociales que les sciences naturelles], les sciences sociales y laissent prospérer le naturalisme le plus sommaire et le plus impérialiste ». En outre, il souligne également que les sciences sociales ont beaucoup à amener aux sciences de la nature « [...] en venant enrichir de leurs méthodes et de leurs résultats de nombreux pans de la biologie et des sciences cognitives, à commencer par l'éthologie » (§48) (à ce sujet, voir aussi Servais (2012)).

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Mes recherches s'inscrivent dans cette volonté de faire dialoguer sciences sociales et sciences naturelles. Ce dialogue est d'autant plus important que les sciences cognitives connaissent depuis quelques années déjà un développement extrêmement rapide sur lequel les chercheurs du domaine s'appuient pour légitimer leurs prétentions les plus ambitieuses concernant tant la portée de leurs théories et de leurs méthodes, que les montants qu'ils réclament pour financer leurs recherches. Si les sciences sociales peuvent et doivent bénéficier des connaissances qui résultent de ce développement, elles ont certainement aussi à rappeler aux chercheurs en sciences de la nature que le social ne se réduit pas au cognitif, et que la production effective des comportements sociaux qu'ils étudient en laboratoire dépend du contexte social dans lequel se trouvent les individus.

III. Bibliographie

Astuti, R. (2007): "Weaving together culture and cognition: an illustration from Madagascar", Intellectica, 46/47: 173‐189.

Boyer, P. & Petersen, M. B. (2011): "The naturalness of (many) social institutions: evolved cognition as their foundation", Journal of Institutional Economics, [Online], 1-25.

Brothers, L. (2002): "The Social Brain: A Project for Integrating Primate Behaviour and Neurophysiology in a New Domain", in J. T. Cacioppo (Ed.), Foundation in social neuroscience, Cambridge, MA: MIT Press: 367-385.

Chartrand, T. L. & Van Baaren, R. B. (2009): "Human mimicry", Advances in Experimental Social Psychology, 41: 219-274.

De Waal, F. B. M. (2002): "Evolutionary Psychology: The Wheat and the Chaff", Current Directions in Psychological Science, 11(6): 187-191.

Dunbar, R. (2009): "The social brain hypothesis and its implications for social evolution", Annals of Human Biology, 36(5): 562-572.

Guillo, D. (2012): "Quelle posture les sciences sociales doivent-elles adopter vis-à-vis des sciences de la vie?", SociologieS [En ligne], Débats: "Le naturalisme social".

Hirschfeld, L. A. (2001): "On a Folk Theory of Society: Children, Evolution, and Mental Representations of Social Groups", Personality and Social Psychology Review, 5(2): 107-117.

Humphrey, N. K. (1976): "The social function of intellect", in P. P. G. Bateson & R. A. Hinde (eds.), Growing points in ethology, Cambridge: Cambridge University Press: 303-317.

Kaufmann, L. & Clément, F. (2003): "La sociologie est-elle un savoir infus? De la nature sociale de l'architecture cognitive", Intellectica, 36/37: 421-457.

Kaufmann, L. & Clément, F. (2007a): "How Culture comes to Mind: From Social affordances to Cultural analogies", Intellectica, 46/47: 221-250.

Kaufmann, L. & Clément, F. (2007b): "Les formes élémentaires de la vie sociale", Enquête, 6: 241-269.

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Kaufmann, L. & Cordonier, L. (2011): "Vers un naturalisme social. À la croisée des sciences sociales et des sciences cognitives", SociologieS [En ligne], Débats: "Le naturalisme social".

Kaufmann, L. & Cordonier, L. (2012): "Les sociologues ont-ils perdu l'esprit? À la recherche des structures élémentaires de la vie sociale", SociologieS [En ligne], Débats: "Le naturalisme social".

Mascaro, O. & Csibra, G (2012): "Representation of stable social dominance relations by human infants", PNAS, 109(18): 6862-6867.

Ogien, A. (2011): "Les sciences cognitives ne sont pas des sciences humaines. Une réponse à 'Vers un naturalisme social' de Laurence Kaufman et Laurent Cordonier", SociologieS [En ligne], Débats: "Le naturalisme social".

Quéré, L. (2011): "De vieilles obsessions sous des habits neufs?", SociologieS [En ligne], Débats: "Le naturalisme social".

Schaeffer, J-M. (2007): La fin de l'exception humaine, Paris: Gallimard.

Servais, V. (2012): "Et pourtant ils coopèrent...; Regard des sciences sociales sur la coopération animale", Terrain, 1(58): 108-129.

Sperber, D. & Hirschfeld, L. (2004): "The cognitive foundations of cultural stability and diversity", Trends in Cognitive Sciences, 8(1): 40-46.

Thornhill, R. & Palmer, C. T. (2000): A Natural History of Rape: Biological Bases of Sexual Coercion, Cambridge, MA: MIT Press.

Tomasello, M. (2009): Why we cooperate, Cambridge, MA: MIT Press.

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